Horizons ; 14 novembre 2006 ; Kheira Attouche
Actuellement, sujet à polémiques à propos de son ouvrage "L'attentat" , qui n'emprunte pas le discours idéologique des intégristes et ne cautionne pas leur verbe ni leurs méthodes, Yasmina Khadra a été mis sur le banc des accusés par une presse détractrice. Dans cet entretien, l'auteur prolifique qui s'est imposé dans le paysage littéraire n'en démord pas.
On l'accuse d'avoir la grosse tête ? "Je suis connu pour être un homme ordinaire, voire quelconque" , rétorque-t-il.
Et d'ajouter : "Mais je ne me laisse pas marcher sur les pieds." Les critiques acerbes à son encontre ? "Cette attitude négationniste à l'encontre des Algériens qui réussissent relève de notre mentalité", commente-t-il. Ses derniers romans sont empreints d'idéologie ? "Il suffit de me lire pour mesurer l'ampleur d'une telle idiotie" , réplique-t-il.
Votre opinion à propos de la polémique suscitée par certains journaux suite à votre rencontre du Café littéraire au 11e Sila...
Cette polémique ne m'atteint aucunement. Les Algériens, présents au Café littéraire du SILA, sont témoins. Je n'ai pas attaqué la presse algérienne; j'ai protesté contre la diabolisation entreprise par un journaliste d'El Khabar à l'encontre d' Anouar Benmalek . J'ai trouvé cette promptitude à agresser un écrivain, somme toute libre d'écrire ce qu'il veut, dangereuse. Notamment par les temps qui courent, aggravant une situation idéologique largement compromise par les manœuvres politiques occidentales et les ripostes déraisonnables des intégristes.
Je pense que mes détracteurs n'attendent qu'un propos de ma part pour ruer dans les brancards. Si ça les amuse, je n'y vois pas d'inconvénient. Toutefois, je dois dire à ce journaliste d'El Khabar, qui a écrit que je ne suis qu' "un mensonge littéraire fabriqué par la France " , ceci : Je suis peut-être un mensonge littéraire. Mes romans n'ont probablement jamais existé, et mon succès est un leurre. Mais je suis un produit purement algérien. J'ai été cadet de la révolution dès l'âge de 9 ans, et j'ai passé 36 ans dans l'Armée nationale populaire algérienne. Les romans qui m'ont fait connaître ont été écrits dans les rangs de notre institution militaire. S'il se considère plus algérien que moi, qu'il le prouve autrement. Cette histoire de qualifier les écrivains de langue française de traîtres, d'avortons du colonialisme a déjà coûté la vie à Tahar Djaout et à d'autres Algériens braves et talentueux. Aussi, que chacun assume ses responsabilités.
Certains vous taxent d'opportuniste, et considèrent que vous avez la grosse tête. Que leur répondez- vous ?
Ceux-là se couvrent de ridicule. Je suis connu pour être un homme ordinaire, voire quelconque. Mais je ne me laisse pas marcher sur les pieds. Depuis des années, j'ai lu des sottises dans notre presse, ramenant mes écrits à des gesticulations conjoncturelles. Je n'ai pas répondu parce que j'estime encore que l'insulte ne demeure telle que lorsqu'elle s'adresse à un homme peu sûr de sa valeur. La question qui se pose est la suivante : Qui a tort ? Ces illustres inconnus qui confondent presse et crachoir ou bien ces monstres sacrés de la pensée universelle qui saluent mon verbe ? Il est regrettable d'en être arrivé à ces considérations réductrices et crétines.
La jalousie est mortelle. Je suis peiné d'être à l'origine des frustrations qui bouffent crus certains intellectuels algériens. J'aurais espéré que mon succès stimule d'autres talents.
Il y a eu la même polémique autour du livre "Ô Maria" de Anouar Benmalek et vous vous êtes insurgé contre les propos diffamatoires accusant cet auteur. Votre réaction est-elle une conséquence de l'exclusion et de l'ostracisme dont vous êtes tous les deux victimes?
J'ai rencontré Anouar à Saint-Étienne, une semaine avant mon départ pour le Sila. Il était groggy. L'article d'El Khabar a suscité des réactions virulentes. Anouar a reçu des menaces de mort. La police a débarqué maladroitement chez lui, jetant ses enfants dans l'effroi. On l'a même obligé de loger ailleurs et d'accepter que ses enfants soient confiés à une famille d'accueil. J'en ai été outré. Comment peut-on faire ça ? Nos morts n'ont-ils donc pas suffi ? Je m'insurge contre cette immonde traque qui a précipité le pays dans la tragédie que certains monstres continuent d'entretenir en se cachant lâchement derrière la presse
Vous êtes un auteur qui dérange par ses écrits progressistes, dénonciateurs de l'iniquité, de la gabegie et du terrorisme. A quoi attribuez-vous la dernière levée de boucliers contre vous ?
D'abord, il faut préciser qu'il s'agit d'une minorité de journalistes malintentionnés, réconfortés dans leur misérable muflerie par une poignée d'écrivains ratés. Les Algériens me soutiennent et m'encouragent. L'accueil qui m'a été fait au salon est éloquent.
Cela ne date pas d'aujourd'hui. Kateb Yacine aussi a été sauvagement vilipendé par ceux-là même qui lui rendent hommage à tout bout de champ. Mimouni n'était pas porté aux nues et Moufdi Zakaria a été contraint à l'exil. Malek Bennabi , dont l'érudition dépasse les bornes, était fustigé à bras raccourcis.
Pendant longtemps, Frantz Fanon était rangé dans des placards oubliés. Cette attitude négationniste à l'encontre des Algériens qui réussissent relève de notre mentalité. Nous sommes hostiles à tout ce qui nous réconcilie avec nous-mêmes. Peut-être sommes-nous viscéralement belliqueux, et que l'apaisement nous est aussi insupportable que le respect de soi. Pour ma part, je ne m'attarde pas trop sur les crottes à travers mon chemin.
Vos ouvrages qui avaient l'Algérie comme terreau à votre imaginaire, tendent (notamment la trilogie "les Hirondelles de Kaboul" , "l'Attentat" et "les Sirènes de Baghdad" ) à envisager l'universel en appréhendant des thèmes d'actualité comme l'Irak, la Palestine etc. Ce choix est-il nourri par la dénonciation de la stratégie néo-impériale américaine ?
L'universel n'est pas géographique, il est humain. J'ai touché des gens sur les 5 continents parce que ma sensibilité a rejoint la leur. Je vous signale que le commissaire Llob, ce flic désabusé et béquillard, a conquis le cœur de nombreux lecteurs, aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis. Son algérianité n'a en rien altéré sa personnalité littéraire. Aujourd'hui, par exemple, il est devenu incontournable dans le Bassin méditerranéen, au même titre que les personnages mythiques du polar français, espagnol, italien, grec, etc. J'ai écrit la trilogie du malentendu planétaire pour calmer les esprits et mettre un peu d'ordre dans le dialogue de sourds qui oppose l'Occident à l'Orient. D'après le courrier que je reçois tous les jours et les critiques internationales, mes trois derniers romans contribuent efficacement à rapprocher les deux mentalités. Je suis heureux que mon algérianité, là non plus, n'a pas minimisé ma contribution.
Certains considèrent, aujourd'hui, que Yasmina Khadra comme beaucoup d'écrivains expatriés sont utilisés par des courants idéologiques dans la société d'adoption ; le fait de donner à vos romans une âme idéologique n'ouvre-t-il pas la voie à ce genre d'utilisation ?
Il suffit de me lire pour mesurer l'ampleur d'une telle idiotie. Il est de notoriété publique que nul n'est prophète dans son pays. J'ai ajouté à cet adage: et personne n'est maître chez les autres.
Mon combat est singulier. Je suis resté algérien jusque dans ma façon d'écrire en français. Par ailleurs, j'ai toujours refusé d'être qualifié d'exilé. Je suis un émigré.
Je rentre dans mon pays quand je veux. Le monde salue en moi un écrivain algérien. Je n'ai qu'un seul passeport, et j'ai toujours refusé d'en établir d'autres, malgré l'insistance de nombreux intellectuels. Ce que pensent de moi certains Algériens aigris ne m'intéresse pas, ne m'atteint pas. Il n'est pas facile d'accéder à la notoriété, et il n'est pas aisé de ne pas la mériter.
C'est triste que ça soit des Algériens qui la contestent. Je vous assure qu'en Occident on n'en revient pas. C'est d'une honte ! Mais je tiens la route. Je sais que tout dépend de moi. Si j'ai du talent, je l'imposerai dans le monde entier. Si je n'en ai pas, je finirai par mettre un peu d'eau dans mon vin et je rentrerai chez moi sans problème.
