La dépêche de Kabylie ; 11 Avril 2007; Fazila Boulahbal
“Et si je me mettais dans la peau d’un terroriste !”
"Ma profession c’est terroriste et ma vie elle se termine comme ça. Par une coupure dans les journaux. Un terroriste reconnu coupable de la mort de douze personnes dans un attentat à la bombe à Paris", c’est par ces propos que Karim Amellal entame l’histoire de son deuxième essai, Cités à comparaître et l’achève ainsi, avec ces mêmes révélations : "J’aurais juste voulu être un homme dans ma vie. Pas un terroriste".
Même s’il s’agit de tels dires, ce texte n’a rien d’un livre sur le terrorisme, a souligné l’auteur lors de sa rencontre mercredi passé.
Cités à comparaître est une fiction de 152 pages qui retrace la vie d’un certain "Silou". Un personnage sans identité ethnique ni religieuse, qui a vécu dans les situations les plus déplorables, dans une cité de la banlieue parisienne.
La Dépêche de Kabylie : Qu’est-ce que selon vous un terroriste et quelle est la différence entre les idées terroristes et des idées criminelles ?
Karim Amellal : Je tiens d’abord à souligner que je n’aborde pas, à travers cet essai, un thème sur le terrorisme. J’ai essayé simplement et pendant une bonne période où j’écrivais ce roman, à me mettre dans la peau d’un jeune qui a vécu, depuis sa naissance, dans des lieux asphyxiés par des problèmes socio-économiques. Il est très difficile de vivre une situation qui est peut-être loin de la nôtre, mais je me suis engagé dans cet exercice afin de pouvoir camper ce personnage, d’essayer de réfléchir comme lui, d’imaginer ce qu’il peut faire face à des conditions affligeantes. Pour revenir à votre question, je ne saurais, sincèrement pas vous répondre, précisément. Je ne veux pas prendre des jugements de valeurs. Certains considèrent, à travers des idéologies, que le terrorisme est un acte de guerre illégitime et l’acte criminel repose sur un intérêt économique. Ce que nous appelons en sociologie, la délinquance de profit.
Pensez-vous que le terrorisme est un acte de guerre illégitime ?
Je vous dis que certaines idéologies considèrent que c’est un acte de guerre illégitime. Il y a des gens qui ont été influencés par ces mêmes idées. Dans cette fiction, je ne mets pas en cause et je n’accuse, surtout pas, telle ou telle religion. Je donne d’ailleurs le nom de Silou à mon personnage. Il ne s’appelle pas Mohamed ni Robert. Je n’aborde pas les identités ethniques et religieuses. Silou ne sait pas, lui-même, qui il est, d’où il vient. Il est enraciné dans une misère socio-économique et culturelle. Personnellement, rien ne m’intéresse chez lui, à part de savoir comment il a évolué. A l’issue de toute l’histoire, il se retrouve devant un tribunal accusé de mille et mille péchés.
Vous innocentez quelque part le personnage principal. Que voulez-vous transmettre précisément à vos lecteurs ?
Je n’innocente pas le personnage puisque je le fais révéler et avouer, lui-même, ce qu’il a commis, comme nous le retrouvons, se confesser dans le texte : "Ma profession est terroriste". Il dit que “je me suis retrouvé dans des histoires sinistres, actes criminels”, en ajoutant qu’“il est clair, évident, voire normal, que je me retrouve en prison”. J’insiste pour dire que cet essai a été réalisé dans l’objectif d’essayer de comprendre ce qui peut se passer dans la tête de ces gens. Comment un jeune de 14 ans peut-il commettre des actes répréhensibles, sans un intérêt personnel ?
A travers l’histoire de Silou, on se rend compte que le livre est réalisé sous forme d’analyse de plusieurs faits qui se sont déroulés durant la période terroriste en Algérie ?
Effectivement, mais cette analyse a été faite dans un style et dans une langue particulière. Je n’ai pas écrit cet essai d’une façon académique et à travers des idées sociologiques et philosophique, ce type d’amalgame et de construction intellectuelle. Le langage de Silou est un langage d’aujourd’hui qui ne peut pas être compris par les anciennes générations. Un langage composé de dialectes et de mots inventés par les jeunes de quartiers qui s’impose et devient, en France, une langue aussi riche que les autres.
Dans Cités à comparaître, je parle des problèmes des inégalités en France, des banlieues, de la différence culturelle, des discriminations. J’ai choisi des mots crus, au risque d’être choquants, au risque de dénoncer certains tabous ; frustrations sexuelles et autres en sachant que toutes les sociétés ont des tabous, des pesanteurs, des obstacles qui font que certains individus sont malheureux.
Pourquoi avez-vous attendu une période presque détendue et sécurisée pour évoquer ce thème ?
Parce que les médias et les intellectuels se focalisent toujours dans des lectures religieuses pour traduire des actes criminels et terroristes.
Comment analysez-vous l’après-terrorisme, pourrait-on dire, en Algérie ?
De ce que je vois de l’intérieur et je parle en plus particulier de la France, ce pays est en état de crispation énorme. Les gens ont peur. Beaucoup de catégories sociales se referment sur elles-mêmes. Aujourd’hui et comme ça l’a toujours été, l’émigration est le bouc émissaire. Les émigrés sont en période de crispation économique. Je vous rappelle que nous sommes en plein période électorale et ce sujet reste, systématiquement, le thème le plus choisi par les hommes politiques.
Pensez-vous que “les Silou” sont aujourd’hui plus à même d’être influencés par des idées terroristes ?
Absolument et plus qu’avant. Chaque année qui passe est encore plus dramatique que la précédente. Je lance, justement et à travers cet essai, un cri de révolte, un message pour dire : agissez afin de réduire les inégalités, combattre les discriminations raciales et bien autres. Je prends l’exemple avec la France pour ajouter que si des gens laissent pourrir les situations dans des banlieues, ils n’ont pas à s’étonner qu’il y ait des violences urbaines, des émeutes, du terrorisme et autres fléaux. Il ne faut pas être surpris des agissements anormaux de la part de ces jeunes quand ils sont livrés à eux-mêmes et dans un circuit fermé.
Selon vous, le terrorisme en Algérie a été favorisé par l’instabilité socio-économique ou s’agissait-il d’autres considérations ?
Non, je suis persuadé que c’est un problème socio-économique à la base. De nombreux pays dans le monde sont exposés à ces fléaux, sauf qu’ils diffèrent, selon l’aspect politique, sociologique et culturel, d’un pays à un autre. Je cite l’exemple de Cuba, dont la population souffre d’une grande misère et l’on trouve dans ce pays une énorme calamité qui est la prostitution.
