La nouvelle République ; 21 mars 2009 ; Boumediene Abde
Rétrospective autobiographique ou confessions ?
Son envergure est telle qu’on l’a proposée au prix Nobel, mais on lui a préféré une autre candidate moins méritante, pour des raisons qu’on n’a pas voulu élucider. Pourtant, elle a eu un parcours honorable au vu de son itinéraire romanesque entamé dès sa plus tendre jeunesse. Pour nous, elle a basculé dans la légende.
Assia Djebar fait partie des pionnières en littérature, son écriture s’était très trot inscrite dans une perspective futuriste. Et sa fidélité au genre romanesque due probablement à ses dons en histoire, ne l’a pas empêchée de se consacrer à la cinétographie et au théâtre comme productrice d’œuvres remarquables. Une enfance marquée par les traditions Une première grande a été consacrée aux souvenirs d’enfance tout de même heureuse et qu’elle a vécue à cheval entre deux mondes, celui de ses ancêtres avec ses coutumes, interdits, croyances religieuses et celui des colonisateurs subi malgré elle par l’enseignement qu’elle a reçu et son père instituteur de l’école indigène. Elle en parle en s’appuyant sur des restés très vifs et qu’elle restitue par chapelets interminables. Il n’y eut point d’incompatibilité entre l’école coranique et l’école coloniale : elle a fait de brillantes études sanctionnées par l’obtention de l’agrégation en histoire et du titre d’académicienne. Assia Djebbar a su concilier le poids des traditions ancestrales et son ouverture vers le monde occidentale : «Je pourrais me sentir là- haut protégée comme autrefois la nuit, dans mon lit de fillette, par les prières nocturnes de Mamma, la douce grand-mère disparue qui semblait parfois se glisser dans mon lit de dortoir, me caresser, me réchauffer, elle, la revenante dont je n’oubliais pas la tendance des mains parlant à nouveau, entre les draps, mes pieds refroidis», dit-elle à la fin de la partie, Madame Blasi. Elle se souvient bien et dans les moindres détails du jour où elle avait un prix de meilleure élève, au cours préparatoire : un livre consacré au maréchal Pétain, du haïk que portait sa mère pour aller au hammam, alors qu’elle se trouvait au village : «A l’aller comme au retour du hammam, nous apparaissons au centre du village : ma mère, voilée exactement comme dans sa ville. Je me rendais pas compte qu’elle devait faire sensation à cause de ce voile de citadine, silhouettes blanches aux plis fluides, totalement masquée, certes, mais à l’allure si élégante, et moi comme toujours accrochée par la main à sa hanche.»
De l’enfance à l’adolescence Cette mutation qui lui accorde quelque liberté et un sens des responsabilités, est symbolisée par un voyage qui la conduit de son village à Alger. C’est un long voyage qui lui permet d’avoir un regard inquisiteur sur les autres. Dans le bus où elle est mêlée à toutes sortes d’individus qui lui font penser au théâtre : «Soudain je n’ai plus envie de partir, je ne me rassasie pas de ce théâtre improvisé : des curieux venus s’attarder là, quelques femmes du peuple qui attendent d’autres destinations… »
Puis le collège ou le lycée, un autre monde peuplé de jeunes filles venues d’un peu partout pour étudier. Rien de commun avec l’univers familial. Que des jeunes filles venues bûcher du mieux qu’elles pourraient pour se libérer des contraintes de la vie. Parmi qu’elle avait côtoyée, il y avait Farida au profil hors du commun. Elle avait obtenu le baccalauréat avec mention «assez bien» malgré toutes les embûches du côté familial. Elle n’avait pas tardé à partir à Paris pour un cycle universitaire des plus prometteur. Elle avait servi de meilleur modèle à suivre : «Voici que Farida m’échappe ! Elle quittera le collège ; elle s’éloignera du pays pour aller étudier ailleurs…. !» Puis, c’est le réfectoire, un air de ney, l’été des aïeux évocateurs de situations parfois extravagantes qui ont marqué la première académicienne d’Alger, une première dans l’histoire.
Celle qui court jusqu’à la mer et qui rêve d’émancipation L’évolution, la pleine maturité, sont telles qu’on est face à d’autres préoccupations. Fini le temps des banalités quotidiennes rires naïfs, espiègleries de jeunesse innocente. C’est d’abord la colère du père qui intercepta une lettre émanant d’un camarade de lycée qui proposait sans aucune arrière-pensée des échanges d’idées pendant les vacances, pour tuer l’ennemi. Mais c’est le temps des erreurs irréparables auxquelles on s’expose lorsqu’on commet des actes irréfléchis. L’adolescence, la jeunesse, c’est l’âge de toutes les folies : «l’acte fou, irraisonné, imprévisible, jaillir d’un coup, je ne sais comment, de quelle nuit ou de quel incendie» que d’allusions nous sont données à saisir lorsqu’on replace les phrases, dans leur caprice». Le livre d’Assia Djebar est d’une lecture enrichissante. Il nous apprend beaucoup non pas seulement sur elle, mais sur toute cette tranche d’âge qui a fait des études fructueuses et qui se destine à reconstituer une intelligentsia. Elle l’a élaboré pour s’exorciser, éviter le regret de ne s’être pas extériorisé en temps opportun.
Nulle part dans la maison de mon père, Assia Djebbar, Ed Sedia, 476 pages , 2009
