Le Soir d’Algérie ; 23 mars 2009 ; Sabrinal
Histoire d’une vie !
Dans son dernier roman, qui vient de paraître, cette grande dame de la littérature algérienne revisite sa mémoire. Petite enfance à Césarée (Cherchell) dans l’Algérie coloniale des années 1940.
Fille aînée d’une mère bourgeoise, élégante et altière et d’un père instituteur d’arabe, affectueux, mais sévère. «(…)Ma mère se couvre lentement du haïk immaculé avec franges de soie et de laine. Je peux entendre encore le froissement du tissu… Ma mère, bourgeoise mauresque traversant l’ancienne capitale antique, elle, la dame d’un peu plus de vingt ans, a besoin de ma main», p.14… «Mon père, en blouse noire, doit comme à l’ordinaire faire les cent pas… Il va et vient parmi ses élèves, tous des petits garçons indigènes, les yaouleds… presque tous des fils d’ouvriers agricoles ou de sous-prolétaires…», p.33. Premiers plaisirs littéraires avec le roman Sans famille d’Hector Malot, premier gros chagrin à l’âge de 3 ans, au décès de sa grand-mère «mama», souvenirs d’Aïn-El-Ksiba, le quartier de Césarée où elle a grandi… La mémoire d’Assia Djebar est continuellement convoquée.
Dans le chapitre intitulé la Bicyclette, elle relit une page qui est en rapport avec son père. Ce jour-là (elle avait environ 5 ans), celui-ci l’avait surprise jouant au vélo avec un voisin français. Il était alors entré dans une colère noire. «Je ne veux pas, je ne veux pas… Je ne veux pas que ma fille montre ses jambes en montant à bicyclette» p.55… «Je me rappelle cette blessure qu’il m’infligea… comme s’il m’en avait tatouée, encore à cette heure où j’écris, plus d’un demi siècle plus tard ! Cela m’a ensuite empêchée de tenter d’apprendre à monter à vélo, même mon père une fois disparu, comme si ce malaise, cette griffure, cette obscénité verbale devait me paralyser à jamais…» pp.58 et 59. Puis défilent les années d’internat où Assia Djebar était pensionnaire à Blida. Chaque week-end, elle rentrait en car chez ses parents. Un grand pas vers la liberté, pour cette adolescente en fleur, «moi qui regarde au-dehors et écoute la voix de stentor du contrôleur, j’ai l’impression que tout n’est pas vraiment réel, sans doute parce que je suis là à voyager seule»… p.132.
Les souvenirs d’Assia Djebar coulent à flots. Elle se rappelle Mag, Messaouda, Mounira, Jacqueline, ses anciennes copines d’internat. Elle évoque Ali, son premier amoureux et sa première escapade en cachette avec lui. Puis, lever de voile sur sa rencontre avec Tarik, l’homme dont elle a partagé la vie jusqu’en 1974. L’académicienne livre à ses lecteurs, un épisode douloureux de sa vie. A 17 ans, elle avait tenté, sur un coup de tête, de mettre fin à ses jours. A cette époque (1953), elle vivait à Alger — non loin de la Casbah — avec ses parents, (son père ayant été muté dans la capitale). Inscrite à l’université, Assia suivait son petit bonhomme de chemin… Un jour, Mounira, une ancienne camarade de collège, resurgit dans sa vie et essaye d’attirer dans ses filets, son fiancée Tarik. Les évènements s’enchaînent brusquement. Impulsive, Assia se jette sous les rails du tramway qui passait par la rue Sadi- Carnot (Hassiba-Ben- Bouali). Fort heureusement, le conducteur eut le temps de freiner.
Transportée d’urgence à l’hôpital Mustapha-Pacha, la jeune fille s’en sort avec quelques blessures.
Dans ce roman, tous les noms des villes et des rues évoqués par l’auteur sont ceux de l’époque coloniale. Exemples : Castiglione, rue Sadi- Carnot, rue Victor-Hugo… Roman autobiographique, mais également historique puisque le lecteur découvre à travers le regard de la narratrice les rues, le panorama, le quotidien d’Alger, de Miliana, de Blida… des années 1940 et 50. Un ouvrage dans lequel Assia Djebar se livre en toute sincérité. Un roman coup- de-cœur, à savourer syllabe après syllabe, voyelle après voyelle, jusqu’à la dernière lettre.
Nulle part dans la maison de mon père, Assia Djebar, éditions Sedia, 2009, prix 1 000 DA.
