LA TRIBUNE : 09 Novembre 2006, Mohamed Khaled Drareni
Ayant pris la défense de Anouar Benmalek, voué aux gémonies suite à la publication de son dernier ouvrage Ô Maria, Yasmina Khadra est pris à partie et lapidé. Contacté pour se prononcer sur cette polémique et d'autres questions, l'écrivain accepte et en profitera pour remettre quelques pendules à l'heure et lever des équivoques concernant ses ouvrages, son attitude et ses déclarations
LA TRIBUNE: Ce n'est pas la première fois que vous êtes l'invité du SILA, cette manifestation est pourtant bien différente des précédentes en ce qui vous concerne…
Yasmina Khadra : Ce n'est pas la première fois que je suis invité au Salon. Il ne s'agit pas, pour moi, de faire la promotion de mes livres, mais de contribuer au soutien d'une manifestation que je trouve, malgré tout, nécessaire, indispensable à l'essor de notre pays. J'ai toujours encouragé des initiatives de ce genre, et me dois d'être présent là où le livre réclame un maximum d'intérêt. J'ai été heureux de constater que la lecture a encore sa place dans les habitudes, que les Algériens résistent au renoncement et continuent de croire à la culture, aux arts et aux lettres. Je saisis l'occasion que vous m'offrez pour leur dire que j'ai été touché par leur accueil et leur enthousiasme et que je les en remercie. Cette rencontre avec le public, au Café littéraire du 11ème SILA, est un moment inoubliable. Il est aussi, pour moi, le vrai témoignage de confiance et de fierté.
Vos romans, ainsi que le dernier, les Sirènes de Bagdad, ont eu un grand succès en librairie, cela est-il mal perçu en Algérie ?
Si l'on se fiait aux lecteurs qui ont attendu des heures pour se faire signer leurs livres au stand de mon éditrice algérienne, au Salon, je crois que cela se passerait volontiers de commentaires. J'ai été ravi de cet engouement, et fier surtout. Non, ce n'est pas parce qu'une poignée d'individus ont fait la fine bouche que la fête est fichue. Les Algériens me suivent et m'encouragent, et rien n'est en mesure de chahuter nos rêves ou nos déterminations.
Comment expliquez-vous que beaucoup de personnes aient été déçues par vos dernières interventions télévisées, notamment à la télévision française ?
J'ai été très satisfait de ma dernière intervention sur la 2. J'ai été attaqué de toutes parts, on m'a sorti du sujet, mais j'ai gardé mon calme et j'ai répondu juste. Cela dit, lorsqu'il s'agit d'un enregistrement, il ne sert à rien de ruer dans les brancards. Si vos propos sont percutants ou dérangeants, ils seront coupés au montage. C'est ce qui s'est passé l'an dernier sur le plateau de «Culture et dépendances» sur France 3. Là encore, pas mal d'Algériens ont été déçus, et moi aussi. Cependant, certains seront toujours déçus, par vocation.
Quoi que je fasse, quoi que je dise, ils auront la même réaction négative. Si j'ai du succès, ils sont malheureux. Si je débarque à Hollywood, ils sont malades. Si je suis sélectionné pour un grand prix, ils cauchemardent. Si je suis disqualifié d'office, ils jubilent. Je crois que leur cas relève de la pathologie, et j'ai beaucoup de chagrin pour eux.
Nous avons l'impression que votre lectorat accepte de plus en plus mal un comportement comme on dirait «hautain» de votre part à l'égard de la presse. Qu'en est-il ?
Hautain, moi ? Depuis quand ? J'ai toujours été disponible pour la presse algérienne et pour tous les Algériens qui ont souhaité m'approcher. J'ai des amis journalistes qui me respectent. D'autres ne supportent pas d'entendre parler de moi pour des raisons désolantes. Je n'ai jamais refusé d'entretiens, sauf cette fois au Salon. J'ai remarqué qu'on me faisait parler comme un crétin. Mes propos sont déformés, entremêlés, parfois charcutés, et on a l'impression d'avoir à faire à un taré. J'ai dit : ça suffit. On peut pardonner les maladresses, mais lorsque ces maladresses ont tendance à se répéter, on comprend qu'il s'agit d'une volonté de nuire, et là je ne suis plus preneur. Par ailleurs, certains journalistes dépassent les bornes. Ils confondent liberté d'expression et impunité et s'en donnent à cœur joie. Ils disent leur haine en toute impudence, fustigent qui ils veulent, médisent les uns, torpillent les autres, et pensent ainsi faire avancer les choses. Jamais je n'ai réagi. J'ai lu des articles mensongers, insidieux, par endroits de vrais appels au meurtre, et pas une fois je n'ai protesté, espérant, à la longue, assagir ces irresponsables. Il va durer jusqu'à quand, ce cirque ? Je sais, les jalousies sont affolantes, mais quand ça traîne, ça vicie jusqu'à l'air du temps.
Concernant l'Attentat, on a du mal à comprendre qu'un Algérien, de surcroît ancien militaire, puisse présenter le geste d'une kamikaze arabe comme incompréhensible
Incompréhensible ? Toutes les rencontres que mon personnage fait, au cours de son enquête béquillarde, lui expliquent le geste de son épouse. Tout est dit dans ce roman : Sihem a refusé de partager le bonheur et la réussite de son mari parce qu'elle estimait qu'aucune joie n'est possible lorsque le peuple palestinien est bafoué. Je suis sidéré par le manque de perspicacité de certains lecteurs. A quoi servent tous ces discours, tous ces longs entretiens que Amine reçoit à la figure comme des uppercuts ? Il faut être attentif à ce que disent les uns et les autres. Sinon, il faut relire, essayer de comprendre au lieu de croire incompréhensible ce qu'on a du mal à assimiler. Souvent, ce qu'on ne comprend pas trahit plutôt la défaillance de notre intelligence, et non le caractère inextricable de la chose.
N'estimez-vous pas que, pour votre lectorat algérien, vos livres sont d'une certaine manière uniquement destinés à l'Occident ?
Mes livres sont destinés à tous les lecteurs qui veulent se donner la peine de les consulter. Il est vrai que les Occidentaux méconnaissent notre mentalité et ont besoin d'y accéder pour nous comprendre, mais de là à croire que mon audience se situe dans ce camp, c'est inexact. Et puis, sincèrement, que répondre à ce strabisme qui s'entête à ne regarder que d'un côté, le moins valorisant possible, un monde qui s'articule à perte de vue ?
Qu'avez-vous à dire sur l'affaire Anouar Benmalek, et sur les attaques dont vous avez été victime à Alger ?
Pas grand-chose. Je n'ai pas que ça à faire. Mon scaphandre n'est pas assez performant pour descendre si bas dans l'abjection. J'ai écrit quelque part ceci : «Si tu veux aller le plus loin possible dans tes rêves, ne t'attarde pas sur les crottes que tu écrases, car il y en aura toujours sur les chemins des Justes.» J'applique à la lettre cette recommandation.
Pensez-vous que cet incident a écorné votre aura dans le monde de la littérature ?
Pourquoi ? Tout le monde sait qui est qui. La lâcheté, comme la bravoure, est reconnaissable entre mille gesticulations. Pour ma part, j'ai toujours été seul, et je me sens en excellente compagnie. Ce qui m'inquiète, c'est la régression dans laquelle nous semblons nous complaire, la haine qui revient sous d'autres visages, le lynchage qui se banalise sous d'autres formes. On reprochait au pouvoir son aveuglement. Aujourd'hui, l'aveuglement s'est étendu jusqu'aux esprits. L'exclusion se veut une compétition, les hostilités un divertissement, le mensonge une vertu, et l'appel au meurtre une révélation. La jalousie est en passe de se muer en impulsion meurtrière. La mauvaise foi puise sa force dans le besoin viscéral de nuire, voire de tuer. Les alliances contre nature ne s'embarrassent point de scrupules tant que l'exercice du tort, du mal se découvre les effets d'un enchantement. Nous sommes dans un univers cannibalesque, et pour un peuple qui sort à peine d'une tragédie, c'est affligeant
