Algérie News ; 19 octobre 2008 ; Rajaa K.

Les prémices d’une obsession amoureuse

Trois ans après son superbe «Mes mauvaises pensées» couronné par le prix «Renaudot»,

Nina Bouraoui revient cette année avec un nouveau roman intitulé «Mes mauvaises pensées», réédité récemment par les Editions Sedia (Alger).

S’agit-il d’amour ou d’amitié ? Tout au long du roman, le lecteur ne cesse de s’interroger sur la nature de la relation qui lie les deux protagonistes : l’héroïne, une écrivaine installée à Paris, d’une part et le jeune nommé P. étudiant en arts à Lausanne ; un admirateur et lecteur « assidu » des romans de l’écrivaine d’autre part. Suite à une première rencontre qui réunit les deux personnages autour d’une brève discussion, dans une librairie à Lausanne, l’héroïne écrit : «P. m’avait donné un DVD sur lequel était gravé le petit film qu’il avait réalisé pour l’ECAL (Ecole cantonale de Lausanne) pendant ses études d’arts plastiques, inspiré de cinq passages de mon Journal (…) P. m’avait également donné une lettre que je n’ouvrais qu’une fois dans ma chambre d’hôtel. En découvrant son écriture, j’avais pensé découvrir la part de son histoire qui le reliait à moi » (p12).

Dans ce roman écrit principalement à la première personne du singulier, la romancière affirme, dès le début, sa volonté, souvent prise pour un «tabou», de mettre en relief la face cachée qui pouvait caractériser toute relation écrivain-lecteur. Après avoir répondu à sa «curiosité», consultant le site du nommé P. l’héroïne du roman, plus aînée que son admirateur de seize ans, accepte de s’impliquer dans le jeu des correspondances électroniques, le jeu de «charmer» et «attirer l’attention de l’autre» et déclarer «Il modifiait ma relation au temps, au monde et à l’écriture» (p13).

En fait, faire la connaissance du jeune P. amène l’héroïne à changer aussi presque la totalité de ses habitudes quotidiennes «À l’Opéra, un soir, les corps dansants d’un ballet me firent penser à la mort, c’est-à-dire au vide physique de ma nouvelle relation. J’avais l’idée d’écrire sur lui. Je dressais des listes, prenais des notes, mais la vérité finissait par manquer » (p14). Ecrit au même souffle que « Mes mauvaises pensées», à un seul chapitre, avec de petites phrases qui nous rappellent le «Garçon manqué», affirmant tant d’influence par «Adolphe» de Benjamin Constant (concitoyen du jeune P.) Nina Bouraoui développe, à travers ce roman aussi le thème de l’«obsession amoureuse», disant «Le visage de P. semblait se glisser sous mon visage, mes sentiments avaient construit les murs d’une nouvelle chambre, je naissais de lui. Je ne pensais pas à notre différence d’âge (…) Je rêvais d’un avenir avec lui » (p19).

Se basant sur une poétique romanesque particulière, l’héroïne profite de l’évolution non linéaire de sa relation avec P. pour donner sa vision philosophique de la vie et décrire son obsession amoureuse disant « Il fallait trouver quelqu’un qui ferait oublier. Oublier la peur. Oublier la violence. Oublier la jeunesse perdue. Oublier la nuit qui nous aspirait. Oublier l’idée que nous allions tous un jour disparaître et que d’autres dansaient à nos places sur les mêmes chansons» (p24). Elle s’exprime autour de la question de sa liberté personnelle, disant « Ma liberté consistait à ne plus décider des choses mais à me laisser emporter par elles » (p25). Malgré tous les sentiments ambigus qui hantent l’héroïne, elle n’ose pas interroger P. sur sa vie amoureuse, craignant sa réponse. Un amour, une obsession, une amitié singulière, des sentiments et des sensations enchevêtrées qui poussent l’héroïne à adopter la solitude, à s’isoler de plus en plus du monde et de ses proches et déclarer « il y a un an, j’ai produit une installation sur la protection. J’ai construit une cellule de 2m x 2m x 1m dans laquelle je pouvais me réfugier en cas de choc émotionnel, de violence insurmontable ; un cocon pour se soustraire au monde et se construire. » L’intérieur de cette cellule était matelassé et un lecteur CD offrait comme seul titre le Laudate Dominum des vêpres solennelles de Mozart » (p35).

Après plusieurs étapes, des rencontres, des correspondances et des confessions, l’héroïne arrive, à la fin du roman, à une conclusion : « Je comparais l’existence à une lave chaude et dorée, coulant sous nos peaux…. Je n’avais plus peur de perdre mon amour.

Il me semblait déjà un passé qui formait un rempart face au danger. Nous n’étions pas uniquement en vie, nous étions à l’intérieur de la vie, dans ce qu’elle avait de plus beau et de plus incertain, de plus fragile et de plus puissant » (p112) «Appelez-moi par mon prénom», le onzième roman dans le parcours de la franco-algérienne Nina Bouraoui, est un roman qui se croise avec les romans précédents, en accentuant le thème « désir » mais avec, cette fois, un langage beaucoup plus raffiné et réfléchi. Avec un français classique écrit totalement à l’«imparfait».