Algérie News ; 1 novembre 2009 ; Nordine Azzouz

«Nous n’avons pas à être historien pour parler de notre histoire»

Anouar Benmalek, présent au SILA 2009, a signé hier son dernier roman, le Rapt.Sorti en Algérie chez Sedia édition, ce texte de plus de 500 pages est le récit hallucinant d’un enlèvement,-celui d’une adolescente -mais il va au-delà pour interroger un évènement trouble et tragique de la guerre de libération: le massacre de Melouza....

 

Algérie news : Le rapt renvoie à un événement brut mais il renvoie aussi à un concept anthropologique et psychanalytique

Annouar Benmalek : Le sens d'un mot, on le découvre au fur et à mesure. Au départ, l’idée était d’écrire uniquement sur l’enlèvement d’un enfant, un évènement brut comme vous dites même si l’idée m’est venue d’une colère et d’une révolte personnelle devant le traitement qu’on fait collectivement des affaires d’enlèvement dans notre pays et de la passivité qu’on a face à de telles tragédies. L’affaire du petit Yacine, martyrisé, m’a d’autant plus bouleversé que je n’ai pas perçu dans la société une indignation à la mesure de l’horreur que cet enfant a subie. Ce rapt là qui vous pousse à vous rebeller et à tuer est quelque chose d'essentiel dans ce roman. Mais, c’est vrai, que j’ai saisi après coup la signification métaphorique et le sens qu’elle a pour nous: dans notre histoire et notre imaginaire collectif.

Ce n'est pas le sujet central du roman, mais quand on parle de votre dernier roman « le rapt », on pense tout de suite à Melouza, un épisode troublant et tragique de la Guerre de libération. Y aviez-vous conscience au moment de l'écriture du texte ?

 

Oui, bien sûr. Aborder le massacre de Melouza était une vieille idée. Je l'avais en tête depuis de longues années mais je ne savais pas si j'étais vraiment capable de l'appréhender correctement et d'en faire l'objet d'un roman. Au bout du compte, j'y suis parvenu. Pourquoi Melouza ? Parce que je considère cet événement comme très symptomatique de la gestion que nous faisons de notre histoire et de notre mémoire nationale et révolutionnaire en particulier.

Il n'y a pas l'ombre d'un doute sur le caractère noble et glorieux de la Guerre de libération qui a mis fin à l’humiliation, et aux injustices, ô combien grandes, du fait colonial. Il n'y a pas de doute, non plus, sur le fait que la cause nationale et la révolution ont leurs héros, d'authentiques personnes qui ont tout sacrifié pour que les Algériens vivent libres. Le plus symbolique d'entre tous, à mon sens, c'est Larbi Ben M'hidi et son fameux sourire quelques heures avant son exécution. Mais à côté des pages glorieuses, il y a aussi des pages sombres et les occulter, continuer à considérer comme des héros des personnes qui ont commis des crimes abominables, me paraît dangereux car on finit par mettre tout le monde dans le même sac. Pour des raisons politiques ou d'intérêt de pouvoir, on finit par brouiller les repères, les lignes structurantes de notre imaginaire, et par disqualifier toute une histoire et mettre en danger l’idée même de nation. On peut continuer comme depuis 1962 à ne faire entendre que les vainqueurs et à faire de la violence le seul moyen de légitimation et la seule valeur qui vaille la peine d’être considérée. Mais ce n'est pas une façon responsable d'aborder notre histoire et ses conséquences sur le présent. La fausse monnaie chasse la bonne et on se retrouve empêtrés dans des labyrinthes. Comment s'étonner dès lors que des terroristes qui ont massacré durant les années 1990 deviennent aujourd'hui des citoyens ordinaires touchant des pensions d'Etat !

Mais on parle ici d’évènements relativement récents dont l’évocation peut ajouter aux fractures actuelles. Certains acteurs vivent encore alors que la restitution historique, celle d’évènements occultés, est un processus lent et complexe. En France, par exemple, on a mis du temps pour admettre que tout le monde n'était pas résistant à l'époque de Vichy!

Il faut commencer et, contrairement à la France ou à d’autres pays, l’enjeu est autrement plus redoutable chez nous. Je le résume en quelques questions: pourquoi des jeunes fuient-ils leur pays ? Pourquoi le lien national se délite ? Pourquoi n’accroche- t-on plus le drapeau national comme on le faisait dans les premières années de l’indépendance ? Vous parlez de fractures, mais il faut qu’on s’en occupe avant qu’elles ne deviennent plus graves. Il ne faut pas non plus infantiliser les Algériens et se dire qu’ils ne supporteront pas la vérité sur leur passé. C’est plutôt le contraire qui peut arriver... L’occultation des faits, continuer à dire que Abane n’a pas été assassiné par ses frères d’armes, continuer à affirmer qu’u tel et un tel a été un héros alors que c’était un boucher, voilà le danger. Dans ce cas, n’importe qui peut se décréter représentant ou dépositaire de l’héritage du 1er novembre. Un peuple ne se construit pas sur le mensonge.

Dans El Watan, d'anciens maquisards vous ont reproché de confondre travail de fiction et travail d'histoire , qui n’est pas votre spécialité

Qu'on s'entende bien : mon roman, pour ceux qui ne l'ont pas encore lu, est une charge contre le fait colonial. Il n'y a pas d'ambiguïté là-dessus. Les atrocités commises par l'armée française y sont dénoncées sans compromission aucune à travers la description du personnage de l'officier français du DOP. Mais je revendique ma subjectivité dans ce roman. Je ne suis pas historien. Mais nous n'avons pas à être historien pour parler de l'Histoire de son pays.

Des gens me reprochaient de ne pas être historien. Mais en cas de carence de l'historien comme c’est le cas pour Melouza, pour Abane et pour d’autres sacrifiés, que fait-on ? J’attends une autre vie pour réagir ? Je m'abstiens de dire que Mohammedi Saïd était un boucher? Moi, j'ai écrit ce livre en toute honnêteté, pour dire ce que j'avais à dire sur ces traumatismes qui continuent à pourrir notre présent et pour dénoncer l'hypocrisie qui consiste à faire croire que l’histoire d’une révolution ce n’est que des pages blanches. Mais ce n’est pas vrai. On ne doit pas, au nom de la guerre d'Algérie, occulter les crimes au nom de cette guerre.

Vous auriez pu écrire un pamphlet, non ?

Le pamphlet ne m'intéresse pas, ce n'est pas la même chose que le roman. Le roman est plus efficace pour rendre la complexité des choses et, puis, l'expérimentation ordinaire, celle qui se donne à voir à travers le récit des personnages rend , selon moi, plus terrible le poids de l'histoire et de sa cruauté. Comment aurais-je réagi, moi, si par exemple je me trouvais à Melouza ? d'un côté ou de l'autre, qu'aurait-on fait ? C’est ce type de questions qui me convainc qu’un roman est beaucoup plus intéressant qu’un pamphlet... Melouza est un événement historique, mettant en danger des êtres humains dont certains ont été massacrés pour rien, un théâtre absurde mais complexe et cruel que seul le roman, à mon sens, peut en rendre compte.

Il y a, dans votre roman, un télescopage entre présent et passé…

Le but du roman est celui-là : comprendre le présent en interrogeant l’histoire, jusqu’à plonger dans ses profondeurs traumatiques. Il y a un certain lien entre la violence du présent et celle du passé. Si nous ne tentons pas d’expliquer celle du passé, nous serons submergés par celle du présent. Nous continuerons à la considérer comme une banalité et à en faire un facteur de légitimité au risque de passer à côté de l’objectif de démocratisation. Tout se passe aujourd’hui comme si on n’arrête pas de nous dire:souvenez-nous de ce que nous sommes capables de faire : cette peur est restée depuis l'indépendance, depuis le temps de Benbella. Elle fonctionne comme moyen de régulation et de gestion politique et sociale. Les vainqueurs ont peut-être raison, mais il n’est pas dit qu’ils auront toujours raison et que leur logique ne vienne à les déborder et à emporter tout le monde. Croire le contraire, cela me semble être un profond dérèglement des valeurs sociales, quelque chose de très dangereux pour l’avenir.

Y a-t-il une différence entre votre dernier livre et les précédents ?

C'est dans la continuité. “L'Enfant du peuple ancien” traite du génocide, de la révolte d'El Mokrani, de la Commune de Paris… Comment des gens ordinaires se débrouillent-ils par rapport à la grande histoire, celle qui ne fait pas de quartier, pour survivre. Dans «Les amants désunis”, également, il y a une continuité : comment les gens essaient-ils de conserver leur âme lorsque le destin les oblige à choisir. Chez moi, les héros ne sont jamais des héros,mais des personnes ordinaires, souvent lâches, mais qui ne manquent jamais d’humanité ni de dignité.