El watan ; 5 février 2009 ; A. F

Entendus, en marge d’un salon littéraire, ces propos sur Assia Djebar : « Maintenant qu’elle est académicienne, va-t-elle écrire comme avant ? ». En fait, une fois refermé son dernier roman, cette question insidieuse ne peut trouver d’issue qu’à travers deux réponses : non, elle n’écrit pas « comme avant » ; oui, elle écrit "comme avant".

Pour être opposées, elles ne sont pas contradictoires car cet « avant » n’a sans doute aucun lien avec son entrée dans la prestigieuse assemblée. Non, parce que ce livre, à la différence de tous les autres, depuis La Soif en 1957, est le premier qui emprunte une démarche autobiographique délibérée. Bien sûr, auparavant, on pouvait éventuellement deviner les éléments réels qui avaient servi de bases ou de modèles à la fiction. Mais il s’agissait surtout d’éléments sociologiques ou historiques, connus de tous et se rapportant aux contextes, ou alors le fruit d’interprétations de ses biographies généralement laconiques. La dame n’est pas connue pour les épanchements et c’est rarement qu’elle a fréquenté les médias, la télévision moins que les autres.

Ce n’est pas le genre de la maison et après ce roman, on sait qu’il s’agit de la maison de son père par l’éducation stricte qu’il lui a donnée et la marque encore. Pour autant, les lecteurs les plus proches de son œuvre, étaient libres (tel est leur droit) de tenter de repérer des faits réels à travers leur perception d’une émotion supposée plus forte de l’auteur dans tel ou tel passage. Existe-t-il d’ailleurs dans la littérature mondiale, une fiction qui ne porte pas en creux, même par silence, des traces de la vie concrète de l’auteur ? Bien plus, la littérature aurait-elle pu exister sans les ressorts primordiaux du décalage, du recul ou de la transfiguration du réel ? Ça et là, Assia Djebar, avait livré quelques vagues indices, comme pour Les nuits de Strasbourg (1999) où elle avait précisé avoir connu les personnages pour les placer ensuite dans des situations créées.

On savait aussi que son troisième roman, Les Enfants du nouveau monde (1962), était inspiré en partie de récits de sa mère et de sa belle-mère sur la guerre de libération dans la Mitidja. L’autre est le « je » masqué de l’écrivain, comme dans le théâtre grec antique où le mot « persona » (masque) a donné celui de « personnage ». Mais jamais auparavant, Assia Djebar n’avait à ce point relégué la fiction pour emprunter ses propres pas, exerçant en tant que sujet et objet et prenant le risque à la fois éthique et esthétique du cumul de fonctions auteur- personnage. Donc, non, Nulle part dans la maison de mon père, n’est pas écrit « comme avant », d’autant qu’il est loisible de constater que, tout au long de son œuvre, par paliers plus ou moins rapprochés, son écriture a connu des évolutions dues autant à l’élévation de sa maîtrise technique qu’à ses cheminements intérieurs et l’élargissement de ses thématiques.

Ce renouvellement est au moins décelable à travers ses grandes périodes littéraires. La première est liée à la situation coloniale et au combat pour l’indépendance, allant de La Soif (1957) aux (Les) Alouettes naïves (1967), lequel esquisse un changement. Une seconde période débute en 2002 avec son recueil, Femmes d’Alger dans leur appartement, avec une nouvelle écriture. Il est notable de constater que trente-cinq ans séparent cet ouvrage du précédent ! Durant cette « absence », Assia Djebar a recherché de nouvelles expressions. D’abord le cinéma avec La nouba des femmes du Mont Chenoua (1978) qui avait obtenu, l’année suivante, le Prix de la critique internationale à la Biennale de Venise - en dépit des protestations de certains cinéastes algériens-, puis La Zerda ou les chants de l’oubli (1982).

Toujours dans ce silence littéraire (ou plutôt romanesque), elle écrit deux drames musicaux qui plongent aux origines de l’Islam : Filles d’Ismaël dans le vent et la tempête (monté à Rome en 2000) puis Aïcha et les femmes de Médine (2001). Elle se remet ensuite à la littérature. Mais l’a-t-elle jamais quittée, car si elle n’éditait pas, on ne sait pas si elle écrivait ? Commence alors la seconde période où se mêlent l’histoire plus ou moins proche du pays natal et son présent tragique, la quête de l’histoire et du patrimoine, la condition des femmes, le taraudage de l’exil et diverses questions universelles. Dans ce maelström thématique qui tisse des liens diaphanes entre des lieux et des situations apparemment éloignés, son écriture s’affine, allant vers un juste-ce-qu’il-faut aux contours soignés sans perte de spontanéité.

Et c’est pourquoi l’on peut dire aussi : oui, elle écrit « comme avant », dans le sens où l’on reconnaît un style Djebar qui a pris le parti de retenir la beauté d’une écriture classique en rejetant ses lourdeurs et contraintes et celui d’adopter les libertés de la littérature moderne en refusant ses excès et facilités.

Aussi, Nulle part dans la maison de mon père n’est pas un roman post-intronisation, mais un accomplissement littéraire, et sans doute personnel, dont les lignes d’évolution sont lisibles depuis le début de son œuvre. Il ne sent pas les palmes académiques (d’ailleurs inodores) mais les oliviers et lentisques de Cherchell, pas les lambris institutionnels mais le bois des tables d’école et leurs effluves d’encre violette, pas le vernis mais les parfums d’un temps très passé et pourtant si présent, autant en elle que dans la mémoire de ceux qui l’ont vécu. Enfance, adolescence, jeunesse, Assia Djebar raconte son éclosion au statut de femme et d’être social.

Les tranches de souvenirs se succèdent, chacune semblant autonome, mais qui, progressivement, s’enchaînent et constituent une fresque dense et unie. Ce n’est pas en vain qu’elle vient d’une ville qui abrite parmi les plus belles mosaïques de la Méditerranée, comme si elle avait absorbé l’art de fabriquer une image immense avec de minuscules carreaux, à la différence que les siens ne sont pas des aplats monochromes mais portent chacun du sens et de l’émotion. Ainsi défilent les figures tutélaires de son histoire personnelle : sa mère pétrie de traditions qui affrontera la modernité ; son père, seul instituteur « indigène » de la ville, personnage central du livre, présent même en ses absences ; Mamanné, la grand-mère maternelle, etc.

 

Le roman de la pudeur

Le roman apparaît, dans sa première partie surtout, comme une œuvre magnifique sur la famille où chacun peut y lire sa propre histoire et notamment la manière dont les silences peuvent provoquer des drames, cet impact terrible pour elle et sa sœur de l’interdiction paternelle d’évoquer leur frère prématurément décédé. Un autre décès, celui de la grand-mère paternelle, ramènera la confrontation avec la mort, tandis que l’enchaînement des petits évènements forge la personnalité de la petite Assia : le rituel du s’hor avec les cousines ; les youyous quand elle apprend sa première sourate, de retour de la medersa de fortune installée dans l’arrière-boutique de l’épicier kabyle, les mariages en été, la découverte des frontières symboliques entre le dedans et le dehors ; l’univers du hammam et ses usages, accessoires et formules incantatoires, les sons provenant du lit parental…

Une foule de situations magistralement rendues formant une sorte de monographie subjective des mœurs de l’époque et des fondements de la société algérienne. Ainsi, le choc brutal de l’enfant avec les significations sociales de son corps quand son père, lui semblant alors un autre, lui interdit de faire du vélo pour ne pas montrer ses jambes. L’absence de photos de femmes dans les intérieurs, à l’exception