La Tribune ; 2 décembre 2008 ; Fella Bouredji
Vers l’Orient compliqué : les Américains et le Monde arabe
Pour mieux comprendre les enjeux internationaux et les véritables motivations des grands acteurs qui déterminent le sort du monde actuel, Antoine Sfeir, journaliste et professeur, directeur des Cahiers de l’Orient, a écrit il y a deux ans un ouvrage où il analyse la situation chaotique qui prévaut dans le Proche-Orient et dans le Monde arabe sous la constante hégémonie américaine.
Vers l’Orient compliqué a été publié de nouveau cette année, en Algérie, par les éditions Sedia, pour faire découvrir la voix de ce décrypteur de l’actualité internationale. Au départ de cet ouvrage, dont le titre est tiré des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle : «Vers l’Orient
compliqué, je volais avec des idées simples», un constat terrible : le Proche-Orient se disloque chaque jour davantage et une question simple s’y rattache : pour quelles vraies raisons, les Américains sont-ils allés en Irak ?
Pour y répondre, Antoine Sfeir émet une hypothèse jamais évoquée jusque-là…
Le morcellement identitaire du Monde arabe
Pour expliquer la guerre contre l’Irak, la communauté internationale a vu défiler différents motifs : armes de destruction massive, guerre pour le pétrole, démocratisation ou encore guerre contre le terrorisme et Al Qaïda en Irak. Mais tous ces arguments semblent bien fragiles pour Antoine Sfeir qui, en prenant en compte le facteur pétrolier, se demande si les Américains ne sont pas intervenus en Irak pour une tout autre raison jamais évoquée jusqu-là mais qui ne manquerait pas de pertinence. L’effet domino invoqué souvent en parlant de la démocratisation de la région concernerait plutôt un morcellement communautaire de la région pour la protection d’Israël, selon le spécialiste.
Explications : Depuis la première guerre du Golfe, les Etats-Unis ont obtenu les accords d’Oslo et, surtout, l’accord militaro-économique de 1996 entre Israël et la Turquie. Depuis, la Syrie est sur la défensive, géographiquement défavorisée car placée entre les deux nouveaux Etats alliés. «Après l’encerclement, l’affaiblissement ou la clientélisation de toutes les puissances régionales, seul l’Irak de Saddam (celui qui envahissait ses voisins ou les menaçait et s’accommodait plutôt bien des sanctions subies -embargo et bombardements- en les instrumentalisant pour se poser en victime), seul cet Etat, donc, demeurait dangereux- non pas pour les Etats-Unis mais pour Israël, cible de toutes les frustrations régionales.» L’effet domino recherché consisterait donc à abaisser une à une toutes les barrières qui font obstacle à la tranquillité absolue d’Israël dans ses relations de voisinage.
Pourquoi protéger l’Etat hébreu ?
Antoine Sfeir donne déjà un élément de réponse en expliquant que les Etats-Unis sont allés en Irak pour «démanteler le Proche-Orient sur la base d’entités identitaires, ethniques ou religieuses» afin de protéger Israël. La question qui s’impose est de savoir de quoi et pourquoi l’Etat hébreu aurait-il besoin d’être protégé ?
Le spécialiste met alors le doigt sur un sujet éminemment complexe : l’identité des Israéliens. Ils ne sont pas tous croyants ni même juifs, alors que la religion demeure au centre de leur Etat. Dans ce cadre, l’évolution de la société israélienne se heurte à un problème de cohésion qui menace sa survie, selon Antoine Sfeir. L’hypothèse du morcellement, aboutirait donc au renforcement des appartenances religieuses dans la région, même si ce n’est que de façon artificielle, dans le but -politique- de «faire taire les menaces qui planent sur Israël».
Un bilan désastreux pour la région
Cinq ans après la guerre en Irak, le bilan à dresser sur la région du Proche-Orient est désastreux. Antoine Sfeir fait le point : L’Irak est exsangue. L’Egypte, la Turquie et l’Arabie saoudite sont autant de nations dirigées par des régimes acquis à Washington. Seule la Jordanie n’est pas une menace. La Syrie, quant à elle, subit les menaces et les pressions croissantes de Washington sous le couvert de son soutien au terrorisme et cela pour fragiliser le régime de Bachar El Assad à défaut de pouvoir entreprendre une autre attaque armée… A la question syrienne est liée celle du Liban, pays éclaté depuis la sanglante guerre civile de 1975-1990. «A qui le tour ?», s’interroge Sfeir dans le dernier chapitre de son essai. L’Iran peut-être ? Cet autre pays catégorisé dans le fameux club de «l’axe du mal» qui résiste stoïquement mais sans pouvoir, «malheureusement fédérer les pays voisins».
Dans cette atmosphère peu réjouissante, Israël poursuit sa politique de violation du droit international. L’auteur se demande, d’ailleurs : «La seule démocratie au Moyen-Orient ne doit-elle pas donner l’exemple, au lieu de piétiner les résolutions onusiennes ? Les Etats-Unis, gendarme du monde, ne se sentent-ils subitement plus liés par leur devoir de diffuser la morale ? … Mais, tout à coup, on s’aperçoit que le “deux poids deux mesures” est de rigueur et que priment aujourd’hui des intérêts bien différents de ceux qui ont été affichés pour justifier l’intervention militaire en Irak ou diplomatique en Syrie et aujourd’hui en Iran.» Malgré la situation alarmante et déplorable dont fait état le journaliste et politologue franco-libanais dans cet ouvrage, l’espoir est tout de même de mise.
L’Europe au centre des attentes !
Dans sa conclusion, Antoine Sfeir se retourne vers l’Europe dans ses espoirs de la voir intervenir à travers un domaine clé pour ébranler la puissance américaine : la culture.
«A vouloir construire la démocratie sans démocrates, à vouloir bâtir une citoyenneté sans responsabilité, sans doute et apport critiques, nous suivons le modèle américain d’agrégats de communautés vivant à côté des autres en s’ignorant», explique l’auteur. L’appropriation de cette citoyenneté et de la Cité fait défaut au Moyen-Orient, elle est évincée par le nationalisme. C’est, alors, aux Européens de les aider à construire la démocratie, en intériorisant la culture et en se confrontant à l’autre. C’est alors qu’il sera possible, selon Sfeir, de construire des démocraties dans cet «Orient compliqué».
Ainsi, à travers 165 pages de fines analyses et de questionnements, Antoine Sfeir émet une hypothèse jamais évoquée jusque-là pour expliquer la guerre en Irak et les stratégies américaines. Il trace, également, un état des lieux alarmant, mais en laissant la porte ouverte à l’espoir et à l’apaisement, si infimes soient-ils, pour la région. Un ouvrage à lire pour mieux comprendre le monde…
