Algérie News ; 15 mai 2010 ; Nordine Azouz

L’espoir d’une conscience musulmane moderne

Wassyla Tamzali, militante féministe, signera cet après-midi à la librairie du tiers-monde son nouveau livre «Une femme en colère», publié en Algérie par les éditions Sedia. Elle y évoque bien entendu la situation des femmes dans le monde arabo-musulman, un sujet sensible sur lequel nous l’avons sollicitée.

Algérie News : «Une femme en colère», dites-vous en couverture de votre livre qui vient de paraître en Algérie aux éditions Sedia. Les féministes maghrébines et algériennes comme vous sont-elles réduites aujourd’hui au seul pamphlet ? Et derrière la colère n’y a-t-il pas plutôt de la déception ?

Wassyla Tamzali : Attendez ! Le titre du livre n’est pas moi mais de mon éditeur. Je ne pense pas aussi que mon livre est pamphlétaire. C’est un ouvrage qui découle d’un travail de recherche et de documentation et il est nourri - avec passion sans doute - d’indications et d’informations qui ne sont pas de l’ordre de la diatribe ou de la satire mais de la construction et de la réflexion et de la construction sur la question des femmes actuellement, telle qu’elle est perçue entre autres en Europe et en Occident, et sur la situation du mouvement féministe dans le monde dit arabo-musulman. Par rapport à l’Algérie et au Maghreb, je n’ai pas de déception non plus. Car j’ai conscience que nous sommes très minoritaires et que notre mouvement lutte et résiste d’abord pour exister.

Ce qui pourrait désespérer, ce sont sans doute ses difficultés d’obtenir une adhésion massive aux idées qu’il développe.

Autrement, je ne suis pas dépitée. Je ne le suis d’autant pas que j’ai conscience que notre mouvement est confronté à l’un des problèmes les plus difficiles et les plus durs qui sont posés aujourd’hui dans le monde dit arabe et musulman: celui des libertés. Le mouvement ne s’occupe pas seulement de la question des femmes - qui est déjà une question centrale et très difficile à résoudre dans des pays comme les nôtres - mais des libertés et des questions de politique et de démocratie. Par ailleurs, et dans tous les pays dits arabes et musulmans, les femmes sont devenues une monnaie d’échange avec les mouvements islamistes. Elles sont au cœur de grandes tractations politiques.

Des tractations politiques face auxquelles le mouvement féministe laïc maghrébin et algérien, qui a eu son âge d’or, paraît gravement essoufflé…

Le moins qu’on puisse dire est que le féminisme laïc n’a pas gagné la partie. C’est un mouvement qui n’a pas entraîné les foules non pas parce que les personnes et les militantes qui l’ont porté ont échoué mais parce que, contrairement à ce qui s’est passé en Europe et en Occident dans les années 1960-70, il ne s’est pas greffé à de grands mouvements de libération de la société. On l’oublie trop souvent : le féminisme maghrébin et algérien n’a jamais été très audible. Il n’a jamais été très fort ni n’a eu son âge d’or comme vous dites à l’exception peut être d’un moment très court dans les années 1980. Il est surtout créé dans un contexte politique post-indépendance contraignant qui allait vers la fermeture des libertés et où l’urgence se nommait nationalisme, construction nationale, développement économique et social : mille raisons qui ont fait que le mouvement féministe, quand il ne suscitait pas la méfiance et faisait face à une rude adversité, ne soit pas épanoui comme il se doit. Est-il pour autant condamné ? Non. Je pense, au contraire, que l’on ne peut faire l’économie d’une révolution laïque qui seule peut véritablement inverser les rapports de domination en jeu dans nos sociétés où les pouvoirs en place utilisent la religion comme contrôle non plus seulement social mais comme contrôle politique.

Il y a dans le monde arabo-musulman, à côté d’un féminisme laïc ou sur ses décombres, un autre féminisme qui se réclame d’un discours et d’une identité où le religieux est prépondérant. Dans votre livre, vous mentionnez ce type de féminisme et vous semblez même avoir de la sympathie, notamment pour ce mouvement né en Malaisie, «Sisters in Islam», je crois.

Le mouvement dont j’en fais mention me semble intéressant, en effet. Il me paraît ouvrir une autre voie en tout cas. La rencontre qu’il a initiée et qui a réuni des femmes musulmanes venues du monde entier s’appelle «Mouvement pour l’égalité». Fait important, il ne mentionne ni religion ni retour à des pratiques totalement déconnectées des réalités contemporaines. Je l’ai appelé «Féminisme musulman» parce qu’il est porté par des musulmanes, qui, sans sortir du giron de l’islam, revendiquent l’égalité à tout prix, même au prix de refuser une règle coranique. Mais aussi parce qu’il s’oppose au féminisme islamique qui est aujourd’hui un courant très organisé, géré à partir de l’Europe et dont Barcelone est un centre important.

Ce courant animé par des converties, espagnoles en particulier, dispose de grands moyens financiers. Fondamentalement, il est incarné par des femmes qui n’énoncent ni l’égalité ni leur liberté, elles sont féministes, mais ni libres ni égales. Or, il est impossible pour un féminisme de ne pas parler d’égalité et de liberté.

Le collectif Maghreb Egalité auquel vous appartenez semble hostile à ce mouvement. Vous, vous semblez vous y intéresser.

Le collectif les condamne, oui. Moi, pas. Je réfléchis beaucoup en ce moment sur les expériences de la liberté à l’intérieur de la religion chrétienne et dans le protestantisme en particulier. C’est pour cette raison et pour d’autres aussi que ce féminisme m’intéresse et me donne l’espoir qu’il y a peut être des possibilités de construire avec ses militantes un chemin ensemble. Ce mouvement m’autorise à penser, comme pour les autres religions, qu’il peut y avoir une conscience musulmane moderne capable de nous aider à déminer le terrain et de s’opposer au féminisme islamiste. Cela même si ça n’arrête pas la guerre. Pour moi, la religion, même si on la libère de ses scories archaïques, même si elle arrive à rejoindre les besoins et les désirs de la société moderne, elle laisserait toujours en l’état la question de la liberté existentielle de l’individu.

Pourquoi cette nuance vis-à-vis de ce féminisme musulman ?

La question s’il y a oui ou non un islamisme féministe, nous, les Maghrébins laïcs, nous l’avons posée il y a longtemps et notre réponse a été et reste non. Il y a bien eu chez nous un courant qui a essayé d’interpréter l’islam en faveur des femmes, mais il n’a pas réussi malgré de gros efforts consentis dès le début du vingtième siècle, Bourguiba plus tard, des intellectuels comme Fatiha Mernissi,Arkoun, les frères Charfi. Je ne sais pas si cette question est posée en ces termes par les militantes du féminisme musulman mais je pense que sans la liberté de conscience on ne parviendra à rien du tout.

Je pense qu’à un moment donné elles vont se heurter aux limites du religieux et des constructions idéologiques autour de lui avec des lignes de sens très fortes et qui réduisent les femmes à leurs cheveux, à leur corps et à leur sexe. Nous, féministes laïques, nous voulons l’égalité en dehors de toute question de religion. La spiritualité, la religion, la conscience, on les laisse là où elles doivent se situer.

Le féminisme laïc aujourd’hui ne prête pas à l’optimisme. Pourquoi vous y accrochez-vous ?

Je vous répondrai en vous citant une nouvelle de Melville. Dans ce texte, il est question d’un bateau qui coule. Le commandant et ses marins prennent une barque. Sur cette barque, il y a une outre d’eau.

Le commandant prend l’outre et la met dans l’eau en disant à ses matelots que le premier qui s’approche de lui, il la jette, car elle est réservée pour le moment et où personne ne pourra plus tenir. Le commandant meurt de soif et quand les marins prennent l’outre, ils découvrent qu’elle est vide. Si le commandant n’avait pas fait ça, les marins n’auraient pas continué à pagayer.